Tromper rend borgne

    C’est à grandes vagues d’éclats de rire que la comédie Française réchauffe les Parisiens cet Automne. Après un succès notable au printemps dernier, l’Hôtel du libre-échange revient sur les planches et fait salle comble pour trois mois Salle Richelieu. La collaboration est pleine de promesse car ce sont Isabelle Nanty à la mise en scène et Christian Lacroix aux costumes et aux décors qui rendront hommage à Georges Feydeau. Elle signe sa première mise en scène pour le Français et lui, après avoir imaginé les costumes de plusieurs pièces, n’habillera pas seulement les comédiens mais toute la scène de ses créations fines et colorées.

   Le décor s’ouvre sur le monumental bureau de M. Pinglet, entrepreneur en bâtiment. Ce dernier est marié depuis vingt ans avec Angélique et ils sont tous deux voisins de palier avec M. et Mme Paillardin, mariés depuis cinq ans. Les deux couples sont amis, confidents, et les deux hommes sont même associés, M. Paillardin étant Architecte. Les hommes se plaignent de leurs femmes, avec toute la misogynie bien dosée de Feydeau ; Pinglet ne supporte plus Angélique qui ne vieillit pas aussi bien qu’un bon vin, et Paillardin se lasse des complaintes de Marcelle dont il se désintéresse sur tous les plans. Très vite les femmes s’en mêlent et le ton monte, tant est si bien que Mme Paillardin menace à mi- mot son mari de prendre un amant et que ce dernier l’en défie sans penser un seul instant qu’elle le fera vraiment. Monsieur Pinglet ayant assisté à la scène se précipite dans les girons de sa voisine délaissée. Il se plante en héros en lui proposant de devenir son amant pour répondre à la provocation de son mari, satisfaisant au passage sa propre envie d’aventure et de jeunesse, et surtout son désir de s’évader de la routine dans laquelle il patauge avec Mme Pinglet depuis vingt ans. Une chose en entraînant une autre, le couple adultère en devenir se retrouve à l’hôtel du libre-échange, un hôtel borgne situé au 220 rue de Provence, pour assouvir leur entreprise malhonnête.

   Bien évidemment comme dans toute pièce de Feydeau, rien ne se passera comme prévu. Le vaudeville va de rebondissement en surprise, personne n’est là où il est censé être et tout le monde se croise tout en s’évitant savamment. Les acteurs sont survoltés et tiennent le rythme de la pièce avec agilité et précision. Le quatuor de tête nous régale de situations  gênantes d’imbroglios en tout genre, Anne Kessler et Michel Vuillermoz interprètent les Pinglet, et Coralie Zahonero et Jerôme Pouly les Paillardin. Autour d’eux gravitent des personnages hauts en couleurs qui ne viendront finalement que compliquer la tâche des deux infidèles en parsemant sur leur route les embûches qui construisent l’histoire. Thierry Hancisse campe un ami du couple Pinglet qui bégaye en temps de pluie, et qui se retrouve dans leurs pattes toujours au moment où on l’attend le moins, sorte de boulet dont on n’arrive plus à se défaire ; Pauline Clément et Julien Frison, les deux petits jeunes qui se tournent autour son terriblement attendrissants et donnent de l’épaisseur à l’histoire. Mais le duo le plus truculent des personnages secondaires est sans aucun doute celui de Laurent Lafitte et Bakary Sangaré. L’un est le réceptionniste magouilleur, repoussant et menteur comme un arracheur de dents, grimé à la perfection avec des faux airs de maquereau et menant ses clients par le bout du nez ; l’autre est le garçon d’étage gauche et facétieux, entraîné par son patron à toutes les indiscrétions possibles au sein de leur hôtel.

    La mise en scène d’Isabelle Nanty est explosive ; le temps file aussi vite que les comédiens courent, déambulent, montent et descendent les escaliers; les éclats de voix tintent dans toutes les pièces et à tous les étages, les personnages sont interprétés jusqu’à la caricature. Tout est pensé et millimetré, jusqu’aux changements de décors et quelques entre-scènes animés par le réceptionniste et son garçon d’étage façon cabaret, le tout offre une réduction assez savoureuse de l’histoire imaginée par l’auteur. À cela s’ajoutent les décors de Christian Lacroix qui définissent bien l’espace. La pièce se déroule à moitié dans le bureau de Pinglet ; vaste pièce à la hauteur sous plafond démesurée, ajourée par cette grande fenêtre placée stratégiquement aux vues de l’usage qu’en auront les personnages, et desservie par plusieurs portes attenantes qui permettront les entrées et sorties de scène fracassantes. L’autre moitié se passera quant à elle dans l’hôtel, dont le décor en écorché permet au public de voir aussi bien ce qui se passe dans le hall d’entrée que dans les deux chambres attenantes. À l’étage, un balcon filant à la structure métallique, une ébauche des toits de Paris, une énorme pleine lune, des étoiles qui scintillent et des rideaux qui s’illuminent, bref, le public en prend plein les yeux et les comédiens se voient offrir un espace de jeu des plus grandioses.

   Impossible de s’ennuyer pendant cette pièce qui dure tout de même près de deux heures et demies, le texte de Georges Feydeau et Maurice Desvallières mis en mouvement par Isabelle Nanty et habillé par Christian Lacroix révèlent de belles surprises et le jeu des comédiens fait plaisir à voir, ils s’amusent et, forcément, nous amusent encore plus.

L’Hôtel du libre-échange, de Georges Feydeau et Maurice Desvallières, Mise en scène d’Isabelle Nanty, décor et costumes de Christian Lacroix. A la comédie Française, salle Richelieu jusqu’au 1er Janvier 2018. Réservations au 01 44 58 15 15 ou au lien suivant : https://www.comedie-francaise.fr/fr/evenements/lhotel-du-libre-echange

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