Gosselin le marathonien

    Julien Gosselin aime la violence. Déjà avec les particules élémentaires, le metteur en scène déroulait sous nos yeux avec fidelité et quatre heures durant le roman trash de Houellebecq : violence de la dépression, violence de l’amour, violence du sexe, violence de la vie, violence de la mort…Tous ces thèmes, et plus encore, se retrouvent dans le roman 2666 de Roberto Bolaño, et c’est un marathon de onze heures sur ce thème de la violence que décide de nous faire courir Gosselin.

  Le titre du roman fait peur, le nombre de pages encore un peu plus, et cette durée de spectacle nous effrayait complètement mon compagnon et moi. Dans ces moments de courage intense, on se raccroche à la connaissance du fait qu’il y ait quatre entractes, en se disant que si vraiment cela est insurmontable, on peut partir, la grande classe. Nous nous installons donc ce dimanche matin à 11 heures aux ateliers Berthiers et embarquons pour la plus longue pièce qu’il nous ait été donné de voir de notre vie. Le morcellement de la pièce était évident puisque le roman de Bolaño en regroupe en réalité cinq : La partie des critiques, la partie d’Amalfitano, la partie de Fate, la partie des crimes et finalement la partie d’Archimboldi. Pour résumer à l’éxtrême, ce roman tourne autour de deux thèmes principaux : l’écrivain Beno von Archimboldi, et la ville de Santa Teresa au Mexique (librement inspirée de Ciudad Juárez, surnommée la ville des mortes) ville ou plus de deux cents assassinats de femmes ont été recensés au cours des années 1990.

 

  Ces cinq parties étaient toutes très différentes les unes des autres, mais l’on retrouve dans toutes les grandes lignes de la mise en scène de Gosselin, la scénographie joue beaucoup sur l’horizontalité, la transparence et la modularité. La musique jouée en live a une importance énorme, ainsi que la vidéo et le texte projetés sur cet écran monumental, le metteur en scène prouve une fois de plus son grand talent de créateur d’ambiance. Inutile de dire que le nu est extrêmement présent (on doit voir à peu près tous les acteurs nus au moins une fois pendant la pièce),  traité de manière très crue comme dans les particules élémentaires, mais à la fois avec une grande poésie, le nu chez Gosselin a une dimension presque céleste, et occupe une place fondamentale dans l’attachement que le public peut avoir aux personnages.

  Si la partie des critiques (première), de Fate (troisième) et d’Archimboldi (cinquième) m’ont plu, j’ai été relativement déçue des parties d’Amafiltano (deuxième) et des crimes (quatrième). La première partie est la plus traditionnelle des cinq, nous faisant rentrer dans l’intimité des quatre critiques, et de rebondissement en scène de sexe nous fait attérir au Mexique, à Santa Teresa, ou les comparses enquêtent sur la disparition d’Archimboldi.  La deuxième était beaucoup plus lente rythmiquement, en huit clos dans cette boite de verre ou l’on voit un homme sombrer dans la folie, et sa fille sortir en boîte et fréquenter des junkies. Trop lente donc, difficilement compréhensible selon moi, trop sombre aussi,  pas mal de gens dans le public ont succombé au sommeil, nous y compris la dernière demie heure.  La partie de Fate, était la plus « spectaculaire », nous avons été fascinés par l’utilisation de la vidéo, du son et de la lumière. J’en veux pour preuve la scène de la boîte de nuit, ou les acteurs étaient enfermés dans des boites de verre complètement opaques, et qui donc étaient filmés. Les images nous étaient retranscrites en projection sur ces mêmes boîtes en verre, du génie. On suivait le journaliste Fate qui venait enquêter au Mexique sur les assassinats de femmes, et qui partait donc à la rencontre du milieu de la nuit, et des personnes potentiellement impliquées.  La quatrième partie était la plus décevante selon moi. J’ai trouvé facile de la part du metteur en scène de projeter des phrases du livre pendant près d’une demie heure, décrivant les assassinats de différentes femmes. Hormis l’intérêt de nous sensibiliser aux noms de ces femmes, à la manière dont elles ont été tuées, et au nombre qu’elles sont à avoir été tuées, ne m’est resté de cette partie qu’un torticolis a force d’avoir la nuque cassée pour lire, ce que j’aurais pu faire chez moi et confortablement installée qui plus est.  Enfin la dernière partie et non des moindres. C’est un peu dans cette partie que les pièces du puzzle vont finir par s’assembler, le tout dans une ambiance poétique à souhait, la plus poétique des cinq. Mention spéciale à cette scène magnifique et présente deux fois, où Antoine Ferron flotte nue dans cette boîte en verre enfumée, hypnotisant.  On apprend pendant cette dernière heure et demi ce qu’a été la vie de Beno Von Archimboldi, de sa naissance à son départ pour le Mexique, en passant par sa jeunesse embrigadé pour le Reich nazi. Tout fini par s’expliquer et le jour est fait sur ce que cherchaient à comprendre les quatre critiques du début.

   Difficile de résumer en si peu de ligne et si peu de mots ce qu’a été une journée entière en immersion dans l’univers de Gosselin. Nous sommes sortis lessivés par l’expérience, par beaucoup d’informations et de prouesses, tant du metteur en scène que des acteurs. Ces derniers offrent des performances assourdissantes, se livrent entièrement et se mettent dans des états parfois seconds, il est important de saluer tout ce travail qui va pour moi au-delà de tout ce que j’ai pu voir artistiquement parlant.

2666, écrit par Roberto Bolaño et mis en scène par Julien Gosselin, théâtre de l’odéon (ateliers Berthiers) jusqu’au 16 Octobre 2016. Réservations en ligne : http://www.theatre-odeon.eu/fr/spectacles/2666 ou 01 44 85 40 40

 

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