Phèdre(s)

  Krzystof Warlikowski mettait en scène jusqu’au 13 mai dernier Phèdre(s) au théâtre de l’Odéon, un triptyque contemporain dans lequel il affirmait une volonté de moderniser, « dépoussiérer » le personnage de Phèdre. Au texte, et dans l’ordre de la pièce, trois auteurs : Wajdi Mouawad, Sarah Kane et J.M Coetzee, un programme qui mettait l’eau à la bouche, la chute n’en fût que plus dure.

  Le premier tableau ouvrait sur un chant en arabe, interprété par Norah Krief, sublimé par la danse langoureuse et sensuelle de Rosalba Torres Gerrero. Moment envoûtant qui permet au passage de jalouser le corps sublime et dépourvu d’imperfections de cette dernière. Puis entre en scène la reine des reines, Isabelle Huppert. Au croisement entre la pute de luxe et la vieille tante vulgaire aux repas de famille, c’est en réalité Aphrodite qui est illustrée, comme pour venir contempler son œuvre, se railler de cette victime collatérale d’une rage dirigée contre Hippolyte. Le texte est bien écrit mais déjà je commence à décrocher, et c’est alors que la descente aux enfers a commencé.

  La première Phèdre est une sorte de malade dans sa chambre d’hôpital psychiatrique, en nuisette et la culotte tâchée de sang, et elle ne fera que geindre, vomir et se masturber pendant une heure, tout du moins c’est le souvenir que j’en garde, le texte étant par la même occasion complètement passé à la trappe. Ah non j’oubliais, il y a aussi une scène de sexe simulée entre Phèdre et Hippolyte (qui d’ailleurs deux secondes avant était un chien, certainement un fantasme de notre Héroïne). Couchés l’uns à côté de l’autre, ils vont atteindre pendant d’interminables minutes un orgasme qui donnait à peine envie. J’essaye d’ouvrir mon esprit, de me dire que tout cela à un sens et qu’un tel metteur en scène, de tels auteurs ne peuvent pas faire du cul pour le cul, du trash pour le trash, il y a forcément un message. J’étais passée à côté du premier tableau, ce qui m’a permis au passage d’observer dans les moindres détails le décor de la scène, austère, magnifique, monumental, qui laissait libre cours à l’interprétation. On se serait cru dans les douches d’un therme, dans un asile psychiatrique (celui que j’ai retenu compte tenu du personnage…), ou dans l’un des bâtiments de Zumthor ou Mies Van Der Rohe, bref, un peu de positif pour mon œil, à défaut de mes oreilles.

  Le deuxième tableau arrive, et une immense cage en verre apparaît, magnifique encore une fois, et très vite mon enthousiasme en prend un coup en découvrant que cette cage est une chambre, dans laquelle l’on distingue une silhouette molle et massive, en train de…se masturber dans une chaussette, bonjour Hippolyte.

  Isabelle Huppert est ici une mère de famille veuve, dépressive, complètement névrosée, brûlante de désir et rongée par ce qu’elle ressent pour son beau-fils. Elle se confie à un homme (son psychologue ?), le texte nous est livré plus sobrement, on commence à retisser un lien avec la pièce, Hippolyte est dépeint par Phèdre comme un ado attardé a moitié autiste qui passe sa vie dans sa chambre à jouer à la voiture télécommandée et à faire des partouzes, ou à se masturber dans ses chaussettes sales, très bien…

  Phèdre va alors se décider à aller lui avouer ses sentiments, elle rentre dans la cage en verre, et le dialogue s’instaure entre les deux personnages. Une question a commencé à mûrir dans ma tête, parasitant totalement toute l’essence du texte de Sarah Kane, COMMENT est-il possible de tomber amoureuse de ce type ? Pourquoi en avoir fait cette caricature répugnante et profondément inintéressante ? Mis à part que l’on comprenait un mot sur deux (désolée pour Andrzej Chyra mais c’est vrai), se tenait devant nous un Hippolyte gras, aux cheveux gras, nonchalant, peu loquace, complètement égocentrique et dépourvu de toute empathie, presque Nothombesque si la comparaison m’est permise. Isabelle Huppert se retrouve pourtant au bout de quelques minutes à genoux devant lui en train de mimer une fellation, mon monde s’est écroulé. Et c’est alors qu’en plus on apprend qu’Hippolyte couche également avec sa demi-sœur, la fille de Phèdre, et que les deux vont se jalouser l’une l’autre le cœur de cet énergumène. Avec toute l’ouverture d’esprit du monde, la volonté d’essayer de comprendre et de ne pas rester à la surface, COMMENT ? POURQUOI ?

  Arrive l’entracte, j’ose à peine regarder mon copain qui m’a lancé de nombreux regards pendant ces deux heures, qui voulaient dire « Tu comprends quelque chose toi ? Rassure-moi, tu regrettes aussi d’être venu là non ? Est-ce-que c’est une blague ? J’ai bien vu Isabelle Huppert mimer une fellation ? ». On constate que la salle se vide d’un bon quart, beaucoup de gens n’ont pas la force d’aller plus loin, et je capte quelques conversations qui délivrent un message unanime : on s’ennuie profondément. Nous décidons de rester pour la dernière heure, le troisième et dernier tableau, un peu par respect pour les acteurs, beaucoup par principe, en aucun cas parce que l’on en avait envie.

  Un peu lobotomisée par les deux précédents tableaux à « essayer de comprendre », j’ai survolé comme le reste cette dernière scène. Phèdre observe son cadavre à la morgue, puis Thésée, son mari, arrive, il viole le cadavre de sa femme, nous n’étions plus à cela près.  On aura également le droit un peu plus tard à un prêtre qui mime une fellation à Thésée, visiblement c’était son jour.

  Puis Isabelle Huppert interprète l’auteur Elizabeth Costello, du roman éponyme, écrit par J. M Coetzee. L’interview et assez déjantée, plutôt drôle je dois dire, menée par Andrzej Chyra qui retrouve une forme humaine et son potentiel de séduction. Pour finir, Chyra et Huppert nous rejouent un passage de la tragédie de Racine, on respire, et on finit sur une note moins catastrophique que le reste.

  En résumé, je salue les décors impressionnants et bien pensés, la prestation des acteurs également, Andrzej Chyra aura réussi à me faire éprouver un dégoût rarement atteint devant un personnage, ce qui reste une performance, et Isabelle Huppert rattrape l’inaccessibilité de la pièce par son jeu toujours aussi juste et humble. Je déplore maintenant que l’on laisse le spectateur autant à l’écart, le théâtre est un art, mais un art qui fédère et au service d’autrui. Certes, la mise en scène et le texte sont des expressions propres à ceux qui les créent et ne peuvent pas plaire à tout le monde, mais se détacher autant du public est un risque trop important. J’ai eu l’impression trois heures durant d’être la dernière des idiotes et des incultes, à force de ne rien comprendre, et en quelques sorte que le spectacle nous « crachait au visage », sans mauvais jeu de mots.

Phèdre(s), Wajdi Mouawad, Sarah Kane et J.M Coetzee d’après la tragédie Phèdre de Racine, Mise en scène par Krzystof Warlikowski. La pièce a été jouée du 17 Mars au 13 Mai 2016 au Théâtre de l’Odéon.

 

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3 commentaires

  1. C’est donc bien ce que j’avais cru comprendre par les rumeurs… du grand n’importe quoi!
    Du trash juste pour le plaisir d’en faire! C’est sur que de ce côté de la Seine, au théâtre de l’Odéon, et avec de Huppert ça doit avoir quelque chose de jouissif dans l’idée, mais je comprends que tout au long de la pièce et au détriment du texte, ça ne passe finalement pas. Le coup de la salle qui se vide au retour de l’entracte, je n’ai connu ça qu’une fois, c’était au théâtre des Céléstins à Lyon, pour la pièce de Julien Gosselin, Les Particules Elementaires, d’après Houellebecq. Et pour le coup, même si c’était parfois trash, c’était tellement hallucinant et fabuleux à la fois que je ne peux que dire que les gens qui sont partis sont vraiment étroits d’esprits!

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    1. Ah oui rien à voir avec la pièce de Gosselin, c’était une vraie prouesse visuelle et théâtrale, qui plus est le Trash était simplement fidèle au roman de Houellebecq, la c’était tout autre chose…
      D’ailleurs Gosselin présente sa nouvelle pièce à l’odéon pour la saison 2016/2017, un pièce qui durera 12h. Ca s’appelle 2666, si jamais ca t’intéresse 😉

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      1. Tu as raison, et j’aime qu’on respecte le texte, c’est quand même la pierre angulaire pour le théâtre!
        Je vais courir à l’Odéon pour voir ça, je n’ai encore jamais fait l’expérience d’une pièce de 12H, mais je sens qu’avec lui, ça devrait passer sans problème! On aura l’occasion d’en reparler 😉

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