« Une bien belle journée »

  Mangez-le si vous voulez, c’est l’histoire d’Alain de Monéys, qui se rend à la foire de Hautefaye pour « saluer les uns, les autres »[1], et qui finira au bûcher et dégusté par ces mêmes personnes, après maintes tortures et mutilations. Difficile de se lancer dans une adaptation du roman de Jean Teulé, adapté de faits réels rappelons-le.  La troupe Fouic théâtre, fondée par Jean-Christophe Dollé et Clothilde Morgiève, réussit l’exercice en livrant un spectacle grinçant, poétique et profondément perturbant.

I – Une mise en scène puissante et audacieuse

La pièce ouvre sur des extraits audio d’interrogatoires / auditions des différents bourreaux. On entend donc la voix de Jean Christophe Dollé, lisant ces extraits de la fin du livre de Teulé, où les coupables avouent ne pas comprendre ce qui leur a pris, ils déclarent avoir été pris dans un tourbillon de folie les ayant menés aux pires barbaries.  Puis apparaissent sur scène J.C Dollé, seul narrateur et interprète à un près de la totalité des personnages, ainsi que Clothilde Morgiève, en ménagère, dans son décor de cuisine des années 50. Ils sont tous deux accompagnés de deux musiciens, puisque l’un des partis pris forts de cette pièce est l’ambiance sonore.

Dans un premier temps, j’ai trouvé la mise en scène très déroutante, je ne comprenais pas vraiment où tout cela menait, quel était le lien avec cette ménagère muette sur scène et d’une époque qui n’est pas celle de l’évènement. Dollé nous conte cette journée qui avait démarré sous les meilleures hospices pour finir en cauchemar pour De Moneys, Clotilde Morgiève s’affaire en cuisine, venant de temps à autres illustrer par des sons et des attitudes le récit de son partenaire de jeu, enfin,  les musiciens finissent d’habiller la pièce par des interludes musicaux sombres et rock. Tout cela semblait quelque peu décousu, trop éloigné du caractère tragique de l’histoire. Ce n’est qu’au fur et à mesure que l’on se rend compte qu’il s’agit en réalité d’un coup de génie, et qu’ils emmènent le public précisément où ils le voulaient, le faisant passer du rire au dégout en passant par la gêne et la perplexité.

II – Le rire pour raconter l’horreur

« Trois doigts tombent. Aïe »[2]

Sensiblement dans la même veine que le livre de Teulé, l’histoire nous est livrée avec un léger détachement et surtout quelques touches d’humour. Le public est déconcerté dans un premier temps : sérieusement,  on va rire de ça ? Si au début de l’histoire tout se passe pour le mieux dans le meilleur des mondes, il suffira d’une phrase mal interprétée d’Alain de Moneys pour que la foule se soulève contre lui, le soupçonne d’être un Prussien[3], et se livre, dans un élan collectif de folie et de rage, aux pires atrocités, à six cents contre un.  Une question se pose alors tout le long de la pièce, le rire vient il atténuer cette violence insupportable ou au contraire l’amplifier ? Pourquoi prendre le parti de nous arracher des sourires sur un sujet aussi dramatique ? Le but est bien évidemment de bousculer le spectateur, de le remettre en question, et peut-être de prouver que oui, on peut rire de tout, (mal)heureusement.  La ménagère dans sa cuisine amplifie cette dimension comique, par des mimiques et des sourires figés (un peu glauques d’ailleurs) de bonne petite femme d’intérieur, entrecoupés de quelques sursauts de violence, comme pour nous prouver que même le plus parfait des êtres humains possède cette ambivalence en lui, rassurant.

« Alain adorerait ce jeu s’il ne le tuait pas un peu »[4]

III – Tu me crois si je te dis que j’ai faim là ?

Comble du malaise, comme Clotilde Morgiève cuisine réellement dans son petit décor coloré, des odeurs absolument divines nous arrivent aux narines, pendant que Christophe Dollé explique qu’Alain de Moneys a été ferré, énuclée, écartelé… par la foule. Petites carottes et petits oignons revenus à l’huile, petits pop-corn en dessert, on est obligés de céder aux grondements de nos estomacs, alors même que l’histoire racontée nous donne la nausée. On commence dès lors à se scruter les uns les autres, pour savoir si l’on n’est pas le seul à se laisser lâchement gagner par la faim pendant que l’on nous raconte la mise à mort de l’un de nos pairs, tout cela est d’une finesse et d’un brillant absolu selon moi.

Quand, à la fin, le texte de Teulé décrit la graisse suintant des cloques du corps brûlé vif d’Alain de Moneys,  qui sera utilisée par les habitants pour tartiner le pain, je suis à peu près sûre que la faim de toute la salle a été coupée, ouf, nous ne sommes pas des monstres. Pour la première fois, je suis sortie d’un spectacle en ayant très faim et très envie de vomir, expérience très étrange, chapeau à la Fouic family.

« Dommage de laisser perdre toute cette graisse ! (…) Si quelqu’un veut y goûter… »[5]

Finalement, c’est la dimension humaine de cette histoire qui est fascinante. Les acteurs nous poussent dans nos retranchements et nous amènent à nous poser cette question : qu’aurions nous fait ? Quand on sait que six cents personnes, êtres humains comme vous et moi, de braves gens à l’origine, sont devenus en une après-midi des meurtriers ou des complices, impossible de simplement les mépriser, on remercie surtout le ciel de ne pas avoir été là ce jour-là, car on a peur de ce que l’on aurait bien pu faire.

« Nous avons viré fous »[6]

 

 Mangez le si vous voulez, de Jean Teulé, M.E.S par Clotilde Morgiève et Jean Christophe Dollé

La pièce est en tournée jusqu’au 3 mai prochain, toutes les informations sur le site de Fouic :

http://fouic.fr/mangez-le/ou_quand-suivants.php

[1] Teulé, Jean (2009), Mangez le si vous voulez, Editions Julliard, p.12

[2] Teulé, Jean (2009), Mangez le si vous voulez, Editions Julliard, p.70

[3] l’histoire se déroule en 1870, pendant la guerre contre la Prusse, sous Napoléon III.

[4] Teulé, Jean (2009), Mangez le si vous voulez, Editions Julliard, p.75

[5] Teulé, Jean (2009), Mangez le si vous voulez, Editions Julliard, p.90

[6] Teulé, Jean (2009), Mangez le si vous voulez, Editions Julliard, p.106

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