Richard III

Le 27 Janvier dernier, j’assistais à la pièce de Shakespeare Richard III mise en scène par Thomas Jolly. Cette pièce à réveillé en moi l’envie d’écrire, c’est donc chose faite, j’ai enfin accouché de ce billet, je vais enfin pouvoir passer à autre chose, car cette pièce m’obsède littéralement depuis environ un mois.

J’ai décomposé cette critique en quatre parties, le tout formant un ensemble qui risque d’être bien long, car je ne sais comment faire pour résumer tout ce qui se bouscule dans ma tête. Un peu d’indulgence pour cette première !

Les quatre parties représentent les quatre grandes idées, les quatre thèmes ou éléments qui m’ont marquée suite à cette représentation, ce que j’en garde, et ce qui pourrait potentiellement vous aider à l’appréhender ou à mieux la comprendre.

I.  Les ravages du manque d’amour

Dès la première scène, on est tiraillé entre la répulsion primaire que nous inspire la personne de Richard III, et la grande empathie qu’il éveille au fur et à mesure de ses paroles. On comprend immédiatement le caractère violent, assoiffé de pouvoir et sans pitié du personnage tout en ressentant une grande solitude et surtout sa plus grande blessure : le manque d’amour.

« C’est à désespérer, pas une créature ne m’aime, et si je meurs, pas une âme n’aura pitié de moi. » Le Roi Richard, Acte V, scène III.

Richard III ne s’est jamais senti aimé par quiconque, à commencer par sa mère, dont le manque d’amour est l’origine de ses maux. Sans vouloir dire que cela valide ses faits et gestes aux yeux du spectateur, ce dernier se laisse prendre d’une certaine tendresse (ou pitié ?) pour lui. Je me suis plusieurs fois dit pendant le spectacle « Comment serait-il devenu s’il avait eu le droit à l’amour de sa mère ?». Eric Emmanuel Schmitt se demande dans La part de l’autre quelle personne aurait été Adolf Hitler s’il avait été admis à l’école des beaux-arts, Richard III aurait certainement été quelqu’un de bien différent sans les blessures profondes qui ont desséché son cœur.

Au fur et à mesure de la pièce, on voit le personnage de Richard évoluer dans sa monstruosité, jusqu’à une scène de « rupture définitive » avec sa mère à l’acte IV scène IV. On sent alors qu’il la craint, mais surtout qu’il nourrissait encore jusqu’à cette scène  l’espoir d’une démonstration d’affection de sa part, ou tout du moins d’attention. Ce qu’il n’obtiendra qu’à moitié quand elle tente de le prendre une dernière fois dans ses bras, en vain.

« Sanguinaire tu es, sanguinaire sera ta fin. L’infamie de ta vie escortera ta mort. » La Duchesse d’York, Acte IV, scène IV

II.  La schizophrénie

Cette partie est intimement liée à la première, car ce sont encore une fois les blessures de Richard qui induisent l’ambivalence que l’on peut observer. Bien que l’on ait plus souvent à faire au monstre qu’à l’Homme durant cette pièce, plusieurs scènes et répliques nous prouvent qu’il subsiste en lui une part d’Humanité et de vulnérabilité.

Le rythme et le déroulement de la pièce forment une sorte de montagne russe. Première scène, apparaît un personnage noir et cynique, mais exprimant le regret de ne pouvoir aspirer à l’amour d’une femme, regrettant n’avoir jamais ressenti celui de sa mère, haïssant le corps que la nature lui a attribué. C’est donc un Richard III fragile, qui cède à la colère et se met en tête qu’il deviendra Roi. Comme pour se sentir exister, ce but ultime le rendra aveugle à toutes les atrocités qu’il aura à commettre pour y parvenir. Au fur et à mesure que ses plans fonctionnent, son assurance croît et le monstre qui l’habite avec. Il fait tuer son frère Clarence, se réjouit de la mort de son frère Édouard, conquiert la main de lady Anne, son amour déçu et veuve du prince Édouard. Cette scène  marque un palier important dans la mise en scène de Thomas Jolly. Si Richard réussit à séduire une femme comme il l’a fait et avec le physique qu’il a si facilement, finalement qu’est-ce que décrocher une couronne ?

Puis il réussit à se faire supplier par le maire et le peuple d’occuper le trône vacant, pour enfin se faire couronner. Cette scène marque une sorte de point d’orgue, c’est d’ailleurs celle-ci qu’il choisit de placer avant l’entracte, comme pour marquer le paroxysme du pouvoir de Richard III avant la descente aux enfers. L’Homme n’existe plus, Richard est roi, Richard III est un monstre. On note également le changement de costume de Thomas Jolly, censé représenter le sanglier albinos aux cornes dorées, qui le déshumanise encore un peu.

La deuxième partie commence par une scène où il m’a semblé voir pour la première fois Richard III ému. Ce dernier enterre son enfant et l’on voit réapparaître le temps de quelques secondes une once d’humanité en lui. Cette scène est ajoutée par Thomas Jolly, il y a donc une volonté de sa part d’insister sur les deux personnages qui habitent le roi. Ce dernier reprend vite ses esprits et laisse place au monstre en décidant de faire tuer ses neveux, qui lui font de l’ombre de là où il est assis. Mais, là encore, il est rattrapé un court instant par ce qui pourrait sembler être du remord, qu’il se refuse d’ailleurs à ressentir.

« La pitié larmoyante n’habite pas cet œil » Le roi Richard, Acte IV, scène II

Richard est oscillant, bien que sur le trône depuis peu de temps, on commence à constater qu’il n’a pas les épaules à être ce qu’il a créé. Il n’est plus le froid et intelligent calculateur d’avant l’entracte, mais un monstre fou prenant des décisions à la hâte, guidé par sa haine aveugle.

À partir du moment où l’on apprend que le comte de Richmond est sur les mers pour venir prendre le trône,  le rythme s’accélère, la pression augmente. Richard perd le contrôle et prend toutes les décisions qui le mèneront à sa mort, largement aidée par le ralliement de tous ceux qui l’entourent à Richmond.

La scène III de l’acte V est celle où l’on comprend que Richard est perdu. Au plus près de sa mort, avant d’aller au combat, reviennent le hanter les fantômes des morts qu’il a sur la conscience. Un à un souhaitent dans ce spectacle illusoire voire Richmond remporter la guerre et Richard périr. Ce dernier nous offre alors une scène de schizophrénie grandiose. La folie et la peur se sont emparées de lui, il est comme paralysé, il semble abandonner à ce moment précis.

« O lâche conscience, comme tu me tortures (…) Ai-je peur de moi-même ? » Acte V scène III

«  La conscience a mille langues différentes, et chaque langue raconte une histoire différente, mais chaque histoire me condamne comme scélérat. » Acte V scène III

Dans un sursaut de courage, il se décide à aller au combat, avant de subir le sort qu’on lui connait.

« Conscience n’est qu’un mot à l’usage des lâches » Acte V scène III

III.  Le jeu des acteurs

Cette pièce fait partie de celles dont le jeu des acteurs m’a le plus marquée. Le principal selon moi est de garder un souvenir du jeu d’un acteur, le pire étant que l’un d’entre eux passe inaperçu à nos yeux. A une ou deux exceptions près, chaque acteur a déclenché en moi une émotion, qu’elle soit positive ou négative, c’est là l’essentiel.

Arrive certainement le passage le moins objectif puisque je vais parler du jeu de Thomas Jolly. Ce dernier étant devenu un dieu aux côté de Micha Lescot à mon panthéon de comédiens. Je risque donc de dépeindre son talent avec beaucoup de superlatifs et d’hyperboles. Amis des Inrocks, vous devriez probablement vous arrêter ici !

« Supposons qu’il n’y ait pas de royaume pour Richard… » Henry VI Acte III Scène II

C’est avec cette phrase que Thomas Jolly ouvre la pièce, et s’est produit dès lors la connexion chimique que je cherche à ressentir au théâtre. Prise aux tripes, moi qui appréhendais grandement la longueur de la pièce, j’aurais voulu que cette première scène ne s’arrête jamais. L’acteur déforme son corps, l’habite de gestes et de mimiques saccadées, tordues, et fait d’un coup parvenir à nos oreilles le texte de Shakespeare. Sa voix est légèrement tremblotante, presque nasillarde, aussi habitée de quelques tics, et rythme le corps désarticulé qui occupe la scène.  On ressent immédiatement la volonté de Thomas Jolly de faire un tout de ce personnage, que son corps chorégraphié  et les intonations de sa voix étaient un appui pour digérer le texte et nous le livrer avec une grande précision. Je n’avais jamais vu pareil génie dans le jeu d’un acteur (Pardon Micha …).

J’ai été par la suite étonnée mais non moins charmée par la dimension comique donnée au personnage, les gens riaient de bon cœur dans la salle face à ce Gloucester facétieux. L’intelligence réside dans le texte de Shakespeare, mais Tomas Jolly réussit à en extraire l’essence et à faire rire face à des entreprises aussi cruelles que celles de Richard III. Cela rend d’un côté le personnage plus empathique, mais renforce son caractère monstrueux de à prendre à la légère les horreurs qu’il commet. Jonglant parfaitement entre le comique et le tragique, le grinçant et le grave, on comprend d’autant mieux la personnalité ambivalente du personnage, là réside pour moi, en tant que spectatrice, une réussite parfaite de l’interprétation.

D’autres acteurs se sont selon moi démarqués dans leur interprétation. Bruno Bayeux dans le rôle du maire et de l’un des meurtriers, François-Xavier Phan dans le rôle du Duc de Buckingham et de l’un des meurtriers. Les deux meurtriers et le maire sont les trois seuls autres caractères comiques de la pièce. Le reste des interprétations n’étaient que dans le tragique. Dans ce registre d’ailleurs, la comédienne Flora Diguet, dans le rôle de Lady Anne, est celle dont le jeu m’a le plus touchée. Elle offre dans ce rôle de veuve et orpheline éplorée un personnage désespéré et déchirant, tantôt hurlant, tantôt pleurant et geignant.

Le seul bémol que j’aurais à émettre concerne les personnages féminins de la pièce. En effet, j’ai trouvé les interprétations de la reine Élisabeth, la reine Marguerite et la duchesse d’York trop dans le cri. La scène IV de l’acte IV est d’ailleurs celle que j’ai le moins appréciée, car il s’agit de la scène ou les trois femmes se retrouvent devant les gigantesques portraits de leurs familles, se lamentant des êtres chers perdus. Je comprends la dimension quelque peu hystérique de ces trois personnages quand on connaît leurs histoires, mais ait moins savouré les interventions à mon goût trop criardes des trois actrices.

IV.  La mise en scène

La mise en scène, également de Thomas Jolly, donne toute sa dimension grandiose et moderne au texte de Shakespeare. N’ayant pas vu la pièce Henry VI (moment gênant…), je suis allée voir Richard III en véritable ignorante de l’univers du metteur en scène, je suis donc allée de surprise en surprise pendant quatre heures. On plonge dans le début dans une ambiance gothico-contemporaine assez sexy à mes yeux, même si le mot peut paraître étrange.

Les décors sont relativement épurés, on va au plus simple tout en restant monumental. La salle du trône est représentée par un ensemble d’échafaudage, et le trône lui-même se trouve sur une plateforme suspendue, par laquelle on accède depuis la scène par un escalier, le tout dans le même style industriel. Outre l’importance de ces structures tubulaires, on retrouve beaucoup de jeux de drapés, censés créer des séparations, des apartés, ou des dissimulations / révélations, des machine fumigènes, pour instaurer cette ambiance cimetière en pleine nuit d’hiver, mais également une grande mise en scène autour de la lumière et du son.

Le jeu autour de ces deux éléments était réglé comme du papier à musique. La lumière était tant la pour mettre un visage, un corps en évidence, que pour représenter parfois des éléments physique. Par exemple, les barreaux du cachot de Clarence ou les accès à la salle du trône de Richard III. Les lumières sont guidées par des gestes de Thomas Jolly, des claquements de doigts, des intonations, des mouvements…

La scène suivant la conquête de Lady Anne a été ajoutée par Thomas Jolly puisqu’il reprend encore une fois un extrait de l’acte III scène II d’Henry VI, et représente une sorte de métamorphose, de prise de confiance de Gloucester. Ici encore, le jeu de lumière mystifie et apporte une dimension surréaliste à la scène. Le personnage se retrouve encerclé de stroboscopes le pointant directement de leurs lames lumineuses, puis l’on comprend à l’ajout des sons d’éclairs qu’il s’agit d’une source de puissance pour Richard, que cette lumière illustre la métamorphose et l’évolution du personnage.

Le son apporte indéniablement une grande théâtralité au tout, on a même le droit à un mini concert de rock avant l’entracte, bref, le décor pour Thomas Jolly n’est pas seulement structurel, mais surtout visuel et sonore.

 

Les costumes sont dans cette même veine gothique avec une touche de renaissance. Les plus intéressants sont évidemment les costumes du personnage principal, mais Thomas Jolly grime tous les acteurs d’une même façon : le visage peint en blanc, les sourcils marqués, les yeux soulignés de Kohl et les lèvres coloriées en rouge. Ce maquillage décuple les expressions du visage puisque ressortent les yeux et la bouche, et l’on ne voit que mieux les déformations et grimaces des acteurs.

L’interprétation du texte de Shakespeare par Thomas Jolly est, quant à elle plutôt libre. Du moins plus dans la première partie que dans la deuxième. Quelques extraits de Henri VI savamment glissés entre deux scènes, quelques répliques voire petites scènes occultées. Se permettre de prendre ces libertés nécessite une grande maîtrise du texte et de l’histoire, ce qui est le cas dans cette mise en scène car le tout paraît fluide et cohérent.

En conclusion…

Ce qui était censé être une critique de la pièce s’est transformé en analyse, veuillez m’en excuser, je me suis laissée emporter par mon enthousiasme, mais j’y travaillerai pour les prochaines !

Inutile donc de dire que cette pièce m’a subjuguée, que je suis un petit peu tombée amoureuse de Thomas Jolly, il faut le dire, et que s’il est une pièce que vous devez courir voir cette année, c’est celle-là. Le temps que je finisse ce doux billet, la pièce n’est plus à Paris mais en tournée, Parisiens, prévoyez un weekend end quelque part sur la tournée et allez-y !

 

 

 

 

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1 commentaire

  1. bon ca tombe bien je suis en mal de chef d’oeuvre:)
    je vais chercher. Richard III et j’ai noté le concert sans retour le 12 avril….merci Elodie

    J'aime

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